Regarder passer sa vie, comme une vache un train

Un jour il y a longtemps, j’ai réalisé que je ne faisais que regarder passer ma vie sans avoir l’impression d’y participer vraiment.

C’est sûr, j’étais bien là, chaque jour, à dire et à faire plein de choses. Une partie de moi était bien dans la vie. Pourtant, j’avais l’impression de la voir de derrière une vitre. Ou d’être à bord d’un train lancé à pleine vitesse sans que je puisse en décider la destination.

Je pensais que tout le monde savait où il allait et prenait ses décisions, sauf moi. De mon côté je n’avais pas souvenir d’en avoir prise une. Je me contentais de suivre le flot des événements. Une spectatrice, en somme, ballottée par les événements et les autres.

J’avais une explication tout prête pour ce phénomène, la même que pour tout ce qui me concernait: j’étais totalement inappropriée à la vie. Quelque chose de terrible ne tournait pas rond chez moi.

Mais quelques années plus tard, j’ai compris la vraie raison de ce sentiment étrange: j’avais un problème avec les émotions. Plus spécifiquement, je ne les ressentais pas. En tout cas pas consciemment.

J’avais l’impression d’être constamment noyée sous mes émotions pourtant, mais mon répertoire était très limité; il ne pouvais s’agir que d’émotions liées à la honte d’être moi (je suis nulle, j’ai encore fait une bourde, je n’ai rien compris, je n’ai pas dit ce qu’il fallait, et ainsi de suite, ad nauseam), ou bien liée à mes obsessions amoureuses (il ne m’aime pas et toutes ses variations, ad nauseam). Et c’est tout.

Il manquait toute une gamme d’émotions; la sérénité et la satisfaction, bien sûr.

Mais aussi la tristesse; je me rappelle n’avoir rien ressenti quand ma grand mère pourtant très aimée est morte, par exemple. A l’époque je me suis traitée de monstre froid.

Disparue également, la colère. Une amie m’a raconté récemment comment lors de notre première rencontre, elle m’avait perçue comme exsudant la rage. Je suis convaincue qu’elle avait raison. Et pourtant, je ne ressentais rien de tout ça.

Et il a fallu que je me retrouve prise dans un échange de coups de feu pour ressentir, pour la première fois consciemment, de la peur. Et encore, c’était assez étouffé.

Sans émotion, il est impossible de faire deux choses primordiales pour participer pleinement à sa vie: tout d’abord, bien sûr, enrichir ses expériences avec les émotions qui vont avec. Tout à bien plus de profondeur, de texture, une fois que la dimension émotionnelle reparait.

Mais il est également impossible de prendre des décisions sans émotions, comme l’a expliqué Antonio Damasio dans l’Erreur de Descartes. Les patients atteints de lésions cérébrales qui diminuent leurs émotions, perdent des heures dans des choix minuscules, comme la marque d’assouplissant à acheter. Ils ne peuvent plus décider, alors que leurs facultés intellectuelles sont intactes.

Oui Descartes avait tort, la raison toute seule n’est pas grand chose…

Heureusement pour moi, mon désert émotionnel était temporaire. A force de travail acharné, la situation s’est peu à peu inversée: moins, puis plus de honte ou de sentiment de ne pas être aimable. Et progressivement, j’ai aussi trouvé l’accès à toute une palette émotionnelle.

Et qu’est ce qui s’est passé alors? Plus de vitre, plus de train, plus de vache. Je j’ai plus du tout l’impression de regarder passer ma vie, j’y participe, je fais mes choix. C’est beaucoup mieux comme ça.

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