Ou peut être une nuit…

L’inceste

Je suis en train d’écouter le podcast de Louie Media, Ou peut être une nuit. Ce podcast en six épisodes traite de l’inceste et du silence imposé qui l’entoure. Il est très bien réalisé, très émouvant, et très documenté. Un trésor que je conseille à tous ceux et celles qui se sente concernés par ce sujet – j’en fait définitivement partie. Vous pourrez trouver plus d’informations sur ce podcast sur le site de Causette et celui de Telerama.

Comme Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, Charlotte Pudlowski, qui a réalisé ce podcast, est arrivée au sujet de l’inceste par l’expérience de sa mère. Dans les deux cas on a l’impression d’une fille qui parle, publiquement, de la détresse de sa mère qui elle n’a pas pu en parler. En soi, ce constat est à la fois émouvant et déprimant.

Le sujet principal de ce podcast est à mon sens plus le silence assourdissant qui entoure l’inceste que l’inceste lui-même. Celui qui est imposé par l’agresseur(e), la famille proche, mais aussi la société dans son ensemble.

On estime aujourd’hui que 7 à 10% des adultes ont vécu des traumatismes incestueux. Cela veut dire deux à trois élèves par classe de CM2. Ce n’est pas anecdotique, ce n’est pas du fait divers, ce n’est pas de l’extraordinaire. Ca n’est extraordinaire que par les répercussions désastreuses que cela a pour les victimes: dépression, suicide, addictions, conduite à risque, précarité. Et toujours, toujours une grande souffrance.

Le silence

Et pourtant, alors que c’est répandu, et que ses conséquences sont graves, cela n’existe pas. On n’en parle pas. C’est un non sujet. Finalement c’est vrai, c’est ça qui est extraordinaire: l’incroyable déni et l’incroyable silence… Toutes les victimes d’inceste connaissent ce silence imposé – même si certaines le brisent quand même, à leurs risques et périls.

Dans son livre sur les traumas récurrents, dont l’inceste fait partie, Gretchen Schmelzer identifie trois aspects du trauma: l’expérience elle-même, les défenses que nous construisons pour y survivre, et ce qui n’a pas pu avoir lieu à cause des violences. Cela correspond bien à mon expérience.

Mais dans le cas de l’inceste l’origine du trauma est elle-même double: il y a d’une part l’agression, souvent répétée, et d’autre part ce bâillonnement familial et social: on ne peut pas dire, et même si on y arrive, personne n’est là pour écouter et réagir.

Le trauma c’est l’inceste et c’est le silence

Pour l’avoir vécu, ce bâillonnement est absolument phénoménal: les mots pour en parler ne sont pas mis à disposition des enfants puisqu’on n’en parle jamais; les endroits ou personnes identifiées pour en parler n’existent pas non plus: est-ce que vous pensez vraiment qu’un enfant va aller tout seul porter plainte au commissariat ? Bien sûr que non; il faudrait des relais à l’école par exemple.

Et on n’explique pas aux enfants ou aux ados non plus ce qui va se passer s’ils parlent de leurs agressions. Hors, comment une victime trouverait-elle le courage d’en parler: elle est en face d’un agresseur menaçant, et de l’autre côté on ne lui promet rien? Je sais que ton agresseur te menace de mort si tu parles mais ce n’est pas grave, parle quand même on verra bien ce qui se passe – ou pas? Vraiment ?

A force d’éprouver cette violence du silence imposé bien sûr nous finissons par nous taire. Puis nous mettons de côté, on ne s’en parle pas à soi-même non plus. On se dit que si on est déprimé, ou qu’on ne réussit pas à l’école, c’est parce qu’on est paresseux(se) ou sans volonté, pas parce qu’il nous est arrivé ce qui n’est pas arrivé. Puis on finit par douter que c’est bien arrivé, voire on oublie carrément. Cela nous parait le plus simple.

Il y a juste un petit problème avec l’oubli, ou la distanciation par rapport à ses souvenirs: nous devenons dingue. Nous ne nous comprenons pas. Nous souffrons, nous avons des réactions bizarres, tout va de travers, alors que théoriquement, tout va bien. Se couper de soi-même a des effets à retardement terribles.

La folie

C’est pour ça que ce silence est un trauma majeur: la victime est non seulement obligée de répondre aux besoins d’exercer la violence de son agresseur(e), mais elle doit également prendre en charge le besoin de tous ceux qui l’entourent de ne pas être dérangés par cette confrontation glauque avec l’inceste. Alors qu’elle est souvent petite, elle est instrumentalisée par tous les adultes qui l’entourent. On préfère qu’elle devienne dingue, voire qu’elle se suicide, plutôt que d’être dérangé dans son déni ou prendre les moyens d’adresser le problème. Comme vous le voyez, ma colère est encore brûlante.

Donc oui, je trouve ça approprié, de parler de l’inceste sous l’angle du silence dans Ou peut-être une nuit. C’est une grande partie du problème.

La domination masculine

Le seul point avec lequel je ne suis pas d’accord, c’est que ce podcast relie le phénomène des violences incestueuses au patriarcat et à la domination masculine. A mon sens c’est plus compliqué que cela. Parfois l’agresseur est une femme. Parfois c’est une mère. Et là aussi je serais prête à jurer que ce n’est pas anecdotique, et là aussi (peut être surtout) le silence imposé est d’une violence inouïe.

Utiliser cette explication de la domination masculine pour expliquer le silence est peut être intellectuellement satisfaisant, mais cela laisse des gens sur le bord du chemin…

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