Les traumas récurrents

J’aime beaucoup le livre que je suis en train de lire, Journey Through Trauma, de Gretchen Schmelzer, malheureusement non traduit en Français. Gretchen Schmelzer est une psychologue américaine spécialisée dans le traitement des traumas récurrents. Pratiquement chaque ligne de ce qu’elle écrit résonne avec mon expérience personnelle.

Les traumas récurrents sont, comme leur nom l’indique, des traumas qui se sont reproduits de nombreuses fois, parfois pendant plusieurs années; on peut donner comme exemple les violences familiales ou les situations de guerre.

Par opposition, les traumas uniques ont été des événements isolés, parfois sur des durées très courtes: une agression, un accident, un attentat. Il suffit de lire des articles dans la presse sur les survivants de l’attaque du Bataclan, pour comprendre que leurs conséquences psychologiques peuvent être dévastatrices.

Quand on parle de traitement du trauma (uniques ou répétés) on évoque souvent l’Etat de Stress Post Traumatique. Le traitement apporté, quand il y en aura un (c’est à dire rarement) sera concentré sur cet axe là: diminuer l’ampleur de ce syndrome. C’est déjà bien, mais dans l’idéal cela devrait être complété par d’autres interventions pour les traumas récurrents.

En effet, ils posent des difficultés supplémentaires. D’après Gretchen Schmelzer, les traumas répétés ont trois dimensions :

1. Ce qui s’est passé

C’est ce sur quoi il est habituel de travailler dans une psychothérapie, que le trauma soit unique ou non. Un grand nombre d’études ont montré que les victimes de traumas souffrent de symptômes qui peuvent être très pénibles: les flash-back, les insomnies, l’anxiété, l’hyper vigilance, pour ne citer qu’eux; le bien connu syndrome du stress post traumatique. Ces conséquences peuvent être tellement handicapantes qu’elles empêchent toute vie affective, ou professionnelle. Elles peuvent même conduire au suicide.

On ne peut pas changer le passé, mais on peut le ré-écrire d’une façon différente. Partager des événements traumatique avec une personne de confiance et les ré-interpréter permet de les digérer, par exemple en psychothérapie individuelle ou de groupe. Une forme différente de thérapie, l’EMDR, est recommandée par l’OMS pour le traitement du stress post traumatique.

Guérir est difficile, mais avec le temps le passé devient ce qu’il aurait toujours dû être: juste le passé, bien rangé dans sa mémoire. Les souvenirs continuent d’exister, mais ils ne font pas irruption dans notre vie sans y être invités.

2. Les défenses construites pour survivre

Une autre conséquence, beaucoup plus pernicieuse, tient aux défenses que nous construisons pour survivre à une série de traumas récurrents. Un événement traumatique entraîne chez tous une réaction physiologique et psychologique intense, qui n’est pas soutenable dans la durée.

Lorsque la situation traumatique dure, nous faisons donc en sorte de nous protéger pour ne pas être submergés et continuer à fonctionner. Ces défenses sont de plusieurs ordres, mais elles ont souvent pour but de nous rendre insensibles à ce qui se passe autour de nous, et en nous.

Sur le moment, c’est une bonne idée. Cela peut nous permettre de fonctionner, de survivre pendant ces épisodes de violence répétées sans sombrer dans le chaos ou le désespoir.

Mais une fois cette situation derrière nous, les défenses restent. Surtout si les traumas répétés ont eu lieu pendant notre enfance: nous nous sommes alors construits autour de ces expériences. Et cela donne, par exemple, l‘impossibilité durable de ressentir nos émotions. Cela peut donner également une grande difficulté à construire des souvenirs. Ou celle de ne pouvoir s’attacher à qui que ce soit. Et ça, il faut le régler, sinon notre vie reste difficile sans que nous comprenions pourquoi.

3. Ce qui ne s’est pas passé

Enfin, Gretchen Schmelzer évoque le troisième trauma: ce qui aurait dû se passer, mais qui n’a pas eu lieu. Ce n’est pas l’urgence lorsque nous allons chercher de l’aide. J’ai mis plusieurs années pour que mon attention se tourne par là, mais c’est tout aussi difficile que le reste.

Il y a, tout d’abord, une bonne dose de deuil à ressentir. On parle souvent ces temps derniers, de la peur de rater quelque chose (FOMO, ou Fear of Missing Out). Certains d’entre nous, et j’en fais partie, on raté des pans entiers de leur vie. Mon enfance et mon adolescence ont été des épreuves; je ne me rappelle pas de moments heureux, juste des moments moins pires que d’autres. Jeune adulte, je suis beaucoup sortie et je voyais les autres s’amuser, mais j’en étais incapable. C’est encore douloureux d’y penser: toutes ces années passées à juste survivre, alors que j’aurais du passer mon énergie à jouer, à apprendre, à grandir. Je suis sûre que je ne suis pas la seule et que je suis en bonne compagnie, mais cela fait mal quand même.

Au delà du deuil, il y a des apprentissages à faire, tous ceux que nous n’avons pas fait en temps et en heure: comment construire et entretenir une amitié, comment être en désaccord de façon respectueuse, comment aimer avec bienveillance. Quand prendre soin de nos besoins. Comment faire preuve de discipline. Comment construire, et tenir, ses limites.

J’ai dû tenter d’apprendre tout cela tard dans ma vie. Ces apprentissages ne sont pas perdus pour toujours; il est toujours possible de les faire, quel que soit notre âge. Encore faut-il identifier qu’ils manquent et s’y atteler, et c’est compliqué sans aide extérieure.

Et il faut garder espoir, malgré l’ampleur des dégâts: la guérison est toujours possible. Si j’ai pu apprendre à prendre soin de moi ou à avoir une relation amoureuse stable, alors croyez moi, tout est possible…

Laisser un commentaire

Powered by WordPress.com. Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :