Nos limites

Notre limite physique, c’est notre peau: d’abord, elle nous protège des agressions extérieures. Elle nous contient aussi, sans quoi il nous arriverait des choses pas marrantes puisque nous sommes surtout liquides…

Malgré cette double protection, la peau n’est pas étanche et c’est très bien: elle laisse passer les bonnes choses, comme l’air (oui, nous respirons aussi avec notre peau, dans les deux sens). Même si parfois elle nous irrite, nous gratte, ou boutonne, nous devons une fière chandelle à notre peau.

Sur le plan psychologique, nous avons aussi des limites, même si elles ne se voient pas à l’oeil nu. Comme la peau, ces limites nous permettent de ne pas répandre nos émotions à l’extérieur lorsque cela n’est pas souhaitable. Et elles nous protégent des émotions, des désirs, et parfois de la violence psychologique des autres. Comme notre peau, elles sont capables de laisser passer les bonnes choses, l’amour ou l’empathie par exemple.

Je trouve qu’on parle peu de nos limites dans les livres ou les revues de psychologie. Et souvent quand on en parle, c’est en des termes abstraits et difficilement applicables comme la notion de moi-peau du psychanalyste Didier Anzieu.

Pourtant, pour moi les limites sont un des éléments primordiaux de la bonne santé émotionnelle. Les réparer a été l’une des tâches les plus importantes pour moi, au même niveau que la réparation de mon estime de moi-même et de mes émotions.

Comment savoir si nos limites ne sont pas en bonne santé? Avec un peu d’attention, il est assez facile de percevoir les problèmes:

Les limites sur le plan émotionnel:

Plus jeune, je me sentais littéralement envahie par les émotions des autres. En face de quelqu’un de triste, je me sentais submergée par la tristesse. Si mon interlocuteur ressentais de la colère, je me retrouvais en plein orage émotionnel moi-même.

Pourtant, il n’y avait rien dans ma vie qui aurait pu provoquer cette tristesse ou cette colère. Ma vie intérieure pouvait être plongée dans le chaos à cause d’événements et d’émotions qui arrivaient aux autres. C’était comme si j’étais une éponge à émotions. C’était épuisant, et cela laissait peu de places à mes propres émotions…

L’idée, ici, n’est pas de se blinder contre la vie émotionnelle de ceux qui nous entourent. Ce serait un autre dysfonctionnement de nos limites, que certains d’entre nous utilisent pour se protéger: les limites étanches. C’est sûr, avec des limites étanches on est bien protégés. Mais on est bien seul(e), aussi.

L’idée, c’est d’être tout de même capable de percevoir le émotions des autres, et de ressentir de l’empathie. Par contre, ces émotions doivent rester dans leur pays d’origine: les autres. Dans leur tête, dans leur corps.

Les émotions des autres, sont le problème des autres. On peut compatir, on peut les aider à mettre des mots et du sens sur leurs émotions en discutant, on peut décider de les aider avec des actions pratiques, bien sûr. Mais nul besoin ressentir ce qu’ils ressentent, ou d’essayer de manipuler ce qu’ils ressentent.

Même si un(e) de nos proches est en colère à cause de quelque chose que nous avons fait, nous pouvons décider de nous excuser et de changer notre façon de faire (ou pas!). Mais nous ne pouvons pas gérer la colère qu’il ou elle dirige vers nous; celle colère lui appartient, il ou elle en est responsable. Et c’est pareil pour chaque être humain: chacun est responsable de ses émotions, et chacun est responsable de la manière dont elles s’expriment.

J’ai mis longtemps pour comprendre ce principe; et encore plus longtemps pour être capable de l’appliquer. Mais une fois que c’était fait (dans les grandes lignes, bien sûr; la perfection n’est pas de ce monde), mon état émotionnel, et ma vie, se sont grandement améliorés.

Si vous souffrez du même problème, pensez-y une minute: beaucoup plus de place pour vos émotions à vous, pas besoin de gérer les états émotionnels des autres, plus de sérénité et de calme, une certaine faculté à vous centrer sur vous, et moins de fatigue émotionnelle aussi.

D’ailleurs c’est cet aspect qui m’a fait regarder de près cette notion de limite. J’ai lu un jour, je ne sais plus où, l’affirmation que certains d’entre nous ont des limites tellement perméables qu’ils ont besoin de récupérer après chaque interaction. Qu’être en relation nous vide de notre énergie, et qu’être dans un groupe est littéralement épuisant. J’ai lu ces phrases, et je me suis dit « cette description, c’est moi. J’ai un problème de limites ». Je ne savais pas à quel point j’avais raison.

Les limites de nos besoins, les limites de nos responsabilités

Nos difficultés avec les limites ne s’expriment pas seulement sur le plan émotionnel.

Parfois nous avons du mal à laisser les besoins des autres là où ils doivent être (vous l’aurez deviné, chez les autres). Quand cela arrive, et c’était vraiment mon cas aussi, nous avons des difficultés immenses à dire non. Parfois, nous avons même du mal à ne pas proposer de l’aide (que nous n’avons même pas envie de donner) à quelqu’un qui n’en demande pas. Il suffit de nous présenter un problème, et nous essaierons d’y apporter une solution.

C’est difficile de maintenir nos besoin au premier plan, c’est difficile de ne pas les oublier face aux besoins des autres. C’est irritant, pour nous et pour les autres, de proposer notre aide dès qu’un problème se présente. C’est fatiguant, frustrant, et parfois dangereux de ne pas savoir dire non, surtout en face que quelqu’un qui est manipulateur.

Dans d’autres cas, c’est avec les responsabilités des autres que nous avons des difficultés à ressentir où nous nous arrêtons et où les autres commencent. Les codépendants, par exemple, pensent qu’il est de leur responsabilité de faire cesser l’alcoolisme d’une personne proche. Ce n’est tout simplement pas vrai: la seule personne qui puisse se sortir d’une addiction, c’est celle qui en souffre. On peut l’aider si elle le demande, mais l’impulsion, et le gros du travail, doit venir d’elle. C’est malheureux, mais il n’y a aucun moyen de court-circuiter cette vérité.

Vivre avec des frontières en mauvais état est épuisant. Et je sais de quoi je parle: j’en étais à un point tel que conduire était une épreuve; je passais toute mon attention et mon énergie à vérifier que je ne dérangeais personne, mon regard vissé sur le rétroviseur pour m’assurer que personne n’était en train de râler. Je vous assure que c’est vrai.

J’ai beaucoup fait rire mon psy de l’époque lorsque je m’en suis rendue compte. Cela nous a servi de métaphore pendant un bon moment: ce qui compte, sur la route comme dans la vie, ce n’est pas de faire plaisir ou de ne pas déranger. Ce qui compte c’est d’aller où nous voulons tout en respectant le code de la route.

De mauvaises limites rendent les relations avec les autres pénibles, et la satisfaction de nos besoins aléatoire. Elles rendent le bonheur, ou l’équilibre, impossible: il y aura toujours des gens avec des problèmes flamboyants à régler, et certains seront trop heureux de nous en donner la responsabilité si nous les laissons. Il y aura toujours des gens en colère, déprimés, alcooliques, narcissiques, ou que sais-je. Si nous ne savons pas leur laisser la responsabilité de leurs émotions et de leurs problèmes, elles peuvent s’emparer de notre énergie, de notre temps, de notre vie pour leur bénéfice.

J’ai du apprendre à décevoir les autres ou à les mettre en colère, parfois, pour faire ce que j’avais envie de faire. J’ai du apprendre à ignorer les émotions des autres, à énoncer les clairement mes limites, à tenir bon, à rester centrée sur moi dans les vents contraires. J’ai rencontré le principe dans les livres d’abord (ceux de Melody Beattie sont très bons sur ce point mais il y en a d’autres). Je l’ai travaillé avec des psychologues.

Mais je crois que mes plus grands maîtres, en la matière ont été mes enfants. Ce sont de grands spécialistes du crash test des limites de leurs parents. Petits, quand ils en rencontrent une, et pour peu que la relation soit bienveillante, ils tempêtent, poussent plus fort, essayent les pleurs ou la colère, tout ce qui peut marcher pour la renverser. Mais si elle tient, ils finissent par s’y faire. Ils sont même rassurés, tout au fond, qu’elles soient là. Et ils apprennent par l’exemple comment construire les leurs.

Ce qui nous donne au passage un indice sur la cause probable de notre absence de limites…

Prenez soin de vous.

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