La dépression ou l’envie de rien

Nous avons tous traversé des moments de détresse. Mais ce qui caractérise la dépression, c’est cette caractéristique très particulière: l’envie de rien. Et c’est ce qui la rend particulièrement difficile à guérir.

J’ai connu mon premier, et seul, épisode de dépression à 17 ans. J’étais amoureuse d’un garçon qui, lui, ne l’était pas et ne souhaitait pas de relation amoureuse (enfin pas avec moi).

Pendant des mois, ce garçon a été le centre de mon univers. Je ruminais toute la journée, et une partie de la nuit, sur les moyens de le croiser, de lui plaire, de me faire aimer. J’élaborais des stratégies complexes, avec une énergie de plus en plus désespérée. Lui pendant ce temps menait tout simplement sa vie – sans moi, donc.

Je savais bien quelque part que ce que je faisais ne marchait pas, mais je me disais que cela marcherait un jour. C’est une expérience plutôt banale, surtout à l’adolescence. Je me demande si nous n’en passons pas tous par là.

Mes pensées et mon énergie étaient dirigées toutes entières vers cette obsession. Ma vie s’est vidée de sa substance. J’avais de grands moments de désespoir à chaque fois que je comprenais que je n’existait pas dans son univers – c’est à dire très souvent. Et il était de plus en plus difficile de dormir. C’est une expérience banale, mais cela ne l’empêchait pas d’être terrible.

Ce qui est moins banal, c’est ce qui a suivi. Une nuit, j’ai fait un rêve où je criais au milieu d’une foule: « Je ne l’aime plus! Je ne l’aime plus ! ». Je me suis réveillée, angoissée, et j’ai tout de suite senti que mon rêve avait dit vrai: je ne ressentais plus rien.

Parfois les rêves ont un langage compliqué qu’il faut déchiffrer. Parfois, ils parlent très clairement…

Je pense qu’une partie de moi a compris que cette histoire ne se présentait pas bien du tout et que le danger de grande détresse était trop proche. Cette partie de moi, appelons là Yoda, a jugé opportun de couper court à cette passion dévorante. Ce n’est pas une décision que j’ai prise consciemment, cela s’est joué ailleurs. Yoda était sage (elle l’est toujours), mais elle se cachait (elle se cache moins)…

Du jour au lendemain, je n’avais plus envie de voir le fameux garçon, de lui parler, et je n’étais pas particulièrement investie dans un avenir commun. Je n’avais pas non plus de problème avec le fait de le voir ou de lui parler, d’ailleurs. En fait, j’en étais arrivée au même point que lui: je m’en moquais. Exit les grands moments de désespoir. C’était un grand soulagement.

Malheureusement, la disparition du désespoir est arrivée avec un effet secondaire terrifiant: je n’avais pas envie de le voir, mais je n’avais envie de rien d’autre non plus. Je ne ressentais plus rien pour ce garçon, mais je ne ressentais plus rien pour personne. C’est comme si la lumière s’était éteinte brutalement. Plus de désir, plus d’énergie, plus de motivation, plus rien. Bienvenue au pays de la dépression, le pays du rien.

Je suis allée voir mon médecin généraliste, qui a diagnostiqué une dépression et m’a prescrit des somnifères. Cela tombait bien, je dormais déjà 12 heures par jour. Je ne les ai jamais pris. Je n’avais rien à attendre non plus de mes parents, ou de mes amis, qui avaient d’autres chats à fouetter (si cela vous évoque des commentaires sur la qualité de ma relation avec mes parents ou de mes amis, sachez que moi aussi. Beaucoup. Mais ce n’est pas l’objet de cet article).

Alors je m’en suis sortie toute seule, sans doute avec l’aide de Yoda. J’ai trouvé un garçon gentil et aimant. Je ne ressentais rien pour lui, mais j’en avais besoin: il m’a servi de béquilles avec ses envies, ses désirs, son énergie. Grâce à lui, malgré la stérilité de ma vie intérieure, j’ai pu recevoir et donner de l’affection, sortir, voir des gens, partir en vacances et accessoirement, passer mon bac. Je n’avais pas envie de tout ça, mais j’étais bien contente qu’il l’organise pour moi. Grâce à lui j’ai continué à avoir une vie. Ce n’étais pas la mienne, certes, mais c’était mieux que rester sous la couette pendant six mois.

Petit à petit, mes désirs sont revenus, ma dépression s’est allégée, puis elle a disparu. Mon couple n’y a pas survécu: je me suis rendue compte que mes envies n’étaient pas du tout les siennes. Et lui s’est rendu compte qu’il ne voulait pas d’une relation dans laquelle il ne faisait pas tout ce qu’il voulait. Nous nous sommes séparés, plutôt amicalement.

Mais c’était loin d’être un échec. Ce qui est arrivé à la fin de mon adolescence m’a servi de guide toute ma vie. Il en est resté un avertissement: attention, si tu ne prends pas garde à toi, si tu vas trop loin dans l’oubli de toi-même, tu peux tomber dans le trou de la dépression. Et une fois qu’on y est, dans ce trou, il est difficile et long de s’en sortir.

Entendez moi, il y a beaucoup de moyens pour s’en sortir, mais à cause du manque d’envie, ils ne sont tout simplement pas accessibles… Vous pouvez conseiller à une personne déprimée de sortir, voir des gens, faire de l’exercice et commencer une thérapie, et vous aurez raison. Mais comme elle n’a envie de rien, elle ne trouvera pas l’énergie et la motivation pour le faire. Ce genre de conseils est un exercice en futilité.

Je n’ai plus vécu de grande dépression, mais je m’en suis approchée plusieurs fois; et longtemps j’ai eu une tendance dépressive. C’est comme une relation que j’ai eu besoin de surveiller toute ma vie. Elle ne m’a plus submergée, mais je la connais bien, quand même. C’est par ailleurs un vaste, vaste sujet clinique, puisqu’il touche des millions d’entre nous. Et ce sera un sujet important de ce blog.

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